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| ESSAI EN VOL par Raymond
Delaunay.Propos recueillis par Michel Bénichou et parus dans le magazine "Le
Fana de l'Aviation"Septembre 1992.(Avec l'aimable autorisation de son
auteur,cet article est publié in extenso et est protégé par la Loi du Copyright.)
Le
Caudron "Luciole" figure au centre d'un grand
chapitre de l'histoire de l'Aviation Française :
L'Aviation Populaire, vaste mouvement lancé dans les
années 30 qui permit à de nombreux jeunes gens
désargentés de devenir pilotes et qui , en fait ,
était une pépinière pour les forces aériennes.L'essai
en vol de cet avion nous fait comprendre comment ce
qu'était le pilotage d'un avion moderne, 20 ans environ
après les débuts véritables de l'aviation.Un seul
"Luciole" (a) est actuellement en état de vol
en France, le F-AZCT.Il appartenait à l'association
"La Luciole" Ailes Anciennes de La Baule dont
l'un des membres est Raymond Delaunay.Laissons lui la
parole. Le
"Luciole" était un avion simple et peu
coûteux bien que moderne au milieu des années 30.Pour
moi, c'est l'avion à l'état pur, équipé du strict
minimum. C'est au pilote qu'il appartient de la faire
voler correctement.Les avions d'aujourd'hui volent
presque tout seuls, sans beaucoup d'intervention du
pilote.Cependant , le "Luciole" n'est pas
difficile. Simplement , il ne faut pas l'abandonner à
lui même.Notre Caudron C275 est un peu plus haut sur
pattes que les versions précédentes.Pour monter dedans,
il faut éviter de l'agripper n'importe où pour ne pas
arracher un morceau du contre-plaqué qui habille
l'ouverture de l'habitacle. On y est bien assis, avec les
commandes bien placées.Malgré la tête à l'air, on s'y
sent bien abrité.Seul défaut au sol, la visibilité ,
nulle vers l'avant.
Avant la mise en route, comme le moteur est
inversé, il faut brasser l'hélice pour évacuer l'huile
du fond des cylindres.Ensuite, avant de s'assoir en place
pilote, à l'arrière , il faut ouvrir l'essence en
tirant sur le robinet placé sous l'aile supérieure, à
gauche.Le démarreur est un Viet à air comprimé . Il
faut au minimum 22 kilos de pression, et la bouteille se
dégonfle toute seule en 90 à 120 minutes.S'il n'y a pas
assez d'air dans la bouteille, il faut démarrer à la
main.Les contacts sont coupés. Le mécanicien soulève
le capot pour actionner l'une des deux pompes à essence
et fait monter la pression à 200 grammes au moins.(Le
manomètre est dans le cokpit).Tandis que le mécanicien
va brasser l'hélice, le pilote fait deux ou trois
injections avec la manette de gaz qu'il laisse en
position gaz réduits.Il tire la manette du starter.Le
mécanicien brasse l'hélice jusqu'à ce que l'essence
coule par le reniflard d'admission sous le capot.Le
pilote repousse le starter , met le contact sur la
magnéto N° 1 (une magnéto à déclic pour le
démarrage), et ouvre les gaz au quart ou au tiers.Le
mécanicien lance l'hélice. Cà marche assez bien...
mais si on rate la procédure, çà ne part plus du tout!
Si l'on peut utiliser le démarreur, la procédure n'est
pas simplifiée pour autant.La procédure est la même
jusqu'au contact.Là, le pilote doit tenir le manche en
arrière avec une jambe, tirer avec la main gauche la
sécurité du démarreur, passer cette dernière dans la
main droite, reporter la main gauche sur la manette de
gaz pour la pousser au tiers ou au quart, et tirer de la
main droite sur la commande du démarreur.
L'effet est violent, bien plus qu'avec un
démarreur électrique, mais , si le moteur ne part pas,
il faut revenir au paragraphe précédent , car la
bouteille d'air est désormais vide ! Laisser chauffer
l'huile jusqu'à 25° minimum . Avec les huiles
d'autrefois, il fallait attendre 40°, et même , en
hiver, c'était long! Pour contrôler les magnétos, il
faut presque le plein gaz à 1.600 tours avec des cales
sous les roues car il n'y a pas de freins , et un aide
pour appuyer sur la queue.
Le
roulage requiert lui aussi un certain savoir-faire.Le
"Luciole" n'a pas plus de roulette de queue que
de freins...Nous avons cru pouvoir améliorer les choses
en substituant une roulette à la béquille, et ce fut
pire.L'avion faisait tout sauf des lignes droites.On vire
au sol avec un judicieux dosage du pied, des gaz (pour
souffler les empennages) et du manche.On met du pied du
bon côté, on pousse sur le manche en l'inclinant vers
l'extérieur du virage pour soulager la béquille et
empêcher l'avion de s'incliner , et l'on donne un petit
coup de gaz .Dès que l'avion a tourné, on doit vite
réduire et ramener le palonier au neutre et le manche en
bonne position(1) si l'on veut éviter de passer sur le
nez.Le C275 est monté sur un train conçu selon le
principe des triangles déformables, chaque extrémité
de ses six montants possède un axe vertical ou
horizontal, l'ensemble est très souple et, au roulage,
sans que les roues quittent le sol, l'avion peut
s'incliner jusqu'à effleurer l'herbe rase! Le
"Luciole" était destiné aux champs d'aviation
où l'on roulait peu et où on décollait face au vent.
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| Nous verrons qu'il est très
difficile à contrôler par vent de travers , même
faible.Une fois aligné face au vent, le pilote effectue
ses actions vitales sans pousser le régime à plus de
1.200 tours, car au delà, le "Luciole" roule. Au
décollage, mettre délicatement les gaz à fond et, en
même temps, ramener le manche au neutre.Tout de suite
l'avion passe sur son train principal et commence à
sautiller.Surtout ne pas le faire décoller.Vers 70 kmh,
il s'envole tout seul.Ne pas le laisser monter. Effectuer
un palier jusqu'à 90 kmh. A cette vitesse, il monte
bien, accroché à son hélice, à 1.600 tours . Ne pas
essayer de faire mieux, cela se terminerait mal : à 60
il vole ...oui mais on ne peut pas monter.Lentement mais
sûrement , on atteint l'altitude voulue.Mise en
palier.Le "Luciole" vient très vite à 110 kmh
et l'on réduit à 1.400 tours.Nous avons une hélice à
grand pas .Avec une hélice à petit pas , les régimes
sont supérieurs de 200 tours et l'avion décolle encore
plus rapidement.La mise en palier doit alors être
vraiment immédiate pour accélérer.
On ne ressent aucune accélération. On sait
que la vitesse augmente parce que le bruit du vent
devient de plus en plus fort, et que le paysage défile
sur les côtés.Quant aux effets de couple et aux actions
sur le palonier, je n'ai pas à en parler puisqu'il ne se
passe strictement rien de ce côté.
En
vol, les commandes restent légères sans demander plus
d'effort qu'au sol, c'est à dire presque rien.La
direction et la profondeur sont très sensibles mais
précises, avec une amplitude certaine sur les commandes.
Les ailerons sont très lents mais précis,
avec encore plus d'amplitude au manche.Le
"Luciole" n'est en aucun cas un avion
dangereux, mais si on ne coordonne pas bien ses gestes,
il folâtre, fait un peu n'importe quoi, sans comprendre
ce que l'on veut lui faire faire.
Pour
accomplir un beau virage en "Luciole", il faut
du pied et du manche, bien coordonnés, car le lacet
inverse est très fort (2).Dans le virage, on laisse le
pied enfoncé et progressivement, on incline le manche à
l'extérieur du virage , car le roulis induit est très
fort.De cette manière , le "Luciole" vire dans
un mouchoir de poche(3).En sortie de virage, un petit
coup de manche en avant est bienvenu pour lui redonner un
peu d'élan.Il repart très vite sans perte d'altitude.
Le "Luciole " croise à 110-115 kmh
. Si on veut le pousser, il ne dépassera pas 120-130 kmh
et protestera par une espèce de miaulement des haubans,
assez bruyants.Bref, ces vitesses élevées ne lui
plaisent pas du tout...
En
palier et en ligne droite, il ne saurait être question
de laisser le "Luciole" voler tout seul.On ne
cesse d'agir sur les commandes, même en air calme, sans
s'en apercevoir.Dans le "Luciole" , on apprend
très bien à voler "aux fesses",
d'instinct,.C''est le bruit du vent qui indique si le vol
est symétrique et si la vitesse est bonne.Comme il vit
très bien la moindre turbulence, il bouge beaucoup et
donne vite le sens de l'air.Comme un planeur, il append
bien à connaître les mouvements de la masse d'air, à
les sentir dès qu'ils se produisent, pour réagir
aussitôt.
A
son époque , il n'y avait pas de bille sur le tableau de
bord pour visualiser la symétrie du vol.C'est nous qui
en avons ajouté une , au poste arrière.L'élève
apprenait avec le bruit du vent , les vibrations et les
secousses.De toute façon, par vent fort(20 à 25 kmh),
on ne volait pas car le "Luciole" est aussi un
avion fragile.Dans les années 30, il n'était guère
utilisé pour autre chose que des tours de pistes et de
petites navigations, avec un domaine de vol plus limité
que les avions-école d'aujourd'hui.Au mieux peut on
faire un looping (4).On peut faire aussi des huit
paresseux qui sont vraiment très paresseux ! D'une
manière générale , il ne faut pas avoir peur de faire
de grands mouvements avec les commandes pour le
tenir.Mais il faut rester doux.Si l'on est brutal, il ne
se passe rien de ce que l'on espère.Cet avion vole à
son rythme, et chaque fois qu'on le fait manoeuvrer, il
perd de la vitesse.Il ne faut donc pas hésiter à rendre
un peu la main pour récuper les kmh perdus.On ne va pas
assez vite pour perdre beaucoup d'altitude.Le décrochage
est comme le reste.L'aile supérieure est calée à 0°,
les ailes inférieures à 2,5°.Quand ces dernières
décrochent, la première porte encore et le
"Luciole" s'enfonce simplement, sans abattée.
On atterrit aujourd'hui avec du moteur pour ne
pas faire souffrir la mécanique, en d'autres termes pour
ne pas que le moteur refroidisse trop.Autrefois l'on se
posait tout réduit dès la base.On raccourcissait sa
trajectoire par une PTS(5) ou par une glisssade, ce que
le "Luciole" fait très bien.
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| Donc, on réduit à 1.300 tours
et l'on attend 90 kmh, puis l'on descend à cette
vitesse.S'il faut remettre les gaz, cela doit être très
progressif, sinon le moteur s'étouffe.Par temps chaud
surtout, le Renault à tendance à s'engorger très
rapidement.(Il faut avoer que son carburateur n'est pas
très neuf). En
courte finale, on réduit à fond pour passer le seuil de
piste à 75 kmh et poser l'avion à 60 kmh avec un fort
effet de sol.Attention, à 75 kmh le "Luciole"
ne se posera pas.Il faut prendre garde à l'arrondi parce
que l'avion a l'inconvénient de s'enfoncer d'un seul
coup, tandis que la visibilité vers l'avant disparait.Il
faut donc prendre un reapier assez élevé devant soi
avant d'arrondir.Si l'on est trop haut et qu'on sent le
"Luciole" s'enfoncer , un PETIT coup de gaz
permet de le rétablir.
Si l'on donne un peu trop de gaz , il
remonte.Cà tient à peu de choses. Le
"Luciole" réagit grandement à des variations
de gaz de 50 à 100 tours! Et il n'y a que 300 ou 400
tours entre le plein gaz et le régime d'approche, au
lieu de 1.000 tours sur un moteur de même puissance
d'aujourd'hui.La manette est douce et précise,
cependant, et le moteur très souple . Comme il n'y a pas
d'effet de couple, on contrôle très bien la trajectoire
de descente aux gaz, sans toucher au manche.
Il m'est arrivé, une fois , seul à bord, à
la suite d'un incident mécanique, de devoir ramener
l'avion avec une commande de profondeur inopérante, en
le contrôlant uniquement aux gaz.En courte finale , je
me souviens d'avoir dit "A toi maintenant !"
.En passant le seuil de piste, j'ai coupé tous les
contacts..et le "Luciole" s'est posé , seul.
Bref, le "Luciole" n'est pas un
avion vicieux...sauf au sol car il est d'une sensibilité
extrême au vent de travers.Avec 5 à 7 noeuds de vent
plein travers, à l'atterrissage, lorsque la vitesse est
tombée, dans les derniers mètres du roulage, on ne peut
plus rien faire.Le "Luciole" s'arrête en
tournant doucement pour pointer son nez face au vent.
RD

| | (1)Manche arrière par vent de face,manche au
neutre ou en avant par vent arrière.
(2)Manche à gauche, l'avion s'incline à
gauche tandis que son nez part à droite et
inversement.Pied et manche en même temps et
convenablement dosés, l'avion s'incline et vire , en vol
bien symétrique, sans glisser ni déraper.NdlR.
(3)Le roulis induit est une inclinaison de
l'avion provoquée sans action sur le manche, par la mise
en dérapage de la cellule.Pied à droite le nez
s'oriente à droite , l'aile gauche va donc un peu plus
vite que la droite, sa portance augmente.Comme l'avion
dérape, l'aile droite est partiellement masquée par le
fuselage et sa portance diminue encore plus ; ainsi
l'avion s'incline à droite et part en virage.Lorsque
l'avion est déjà en virage, l'aile haute(à
l'extérieur du virage) va un tout petit peu plus vite
que l'aile basse (à l'intérieur du virage)parce qu'elle
parcourt une distance un peu plus grande dans le même
temps.Comme le rayon de virage est court et que l'avion
ne vole pas vite, la différence de vitesse entre les
deux ailes est relativement importante.L'aile haute porte
donc de plus en plus , l'aile basse de moins en moins :
roulis induit encore une fois! L'avion s'incline de plus
en plus; si l'on n'apporte pas de correction à ce
mouvement, il va bientôt glisser et perdre de l'altitude
avant de se retrouver très fortement incliné en tombant
comme un cailloux. NdlR
(4)Le huit paresseux consiste à alterner
deux virages bien inclinés,commencer tous deux en
montés, et terminés en descente.NdlR.
(5)L'étape de base.Branche du tour de piste
qui, perpendiculaire à la piste, mène vers le
"dernier virage" et la finale.PTS: prise de
terrain en S pour perdre de l'altitude sans se rapprocher
de la piste.NdlR.
(a).Un autre
"Luciole" revient d'Angleterre en 1998 |
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